mercredi 29 mars 2006

Bakou, un Mirabeau des campus (Michel Renard)

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à la manière des frères Dalton,
Bakou au début des années 1970

 



Bakou, un Mirabeau des campus

 
Michel RENARD

 

Bakou a été étudiant en Sciences économiques à l'université de Paris XIII Villetaneuse ("Paris-Nord", comme on disait alors). Il a fait partie de cette première fournée d'étudiants qui ont inauguré une faculté nouvellement construite au beau milieu des plantations maraîchères.

 

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Je l'ai rencontré pour la première fois dans les locaux de l'Unef ou de l'UEC peu de temps après que je sois arrivé moi-même à Villetaneuse en octobre 1974. Une intelligence lumineuse, un art oratoire époustouflant. Un Mirabeau des campus. Mais, à la différence du tribun de la Constituante, Bakou, lui, n'a jamais rejoint le roi. Il est devenu le nôtre. Par la puissance de son esprit, par le génie de son humour, par le jaillissement de ses paradoxes. Tout en désamorçant immédiatement une relation qui aurait pu ressembler à une quelconque adulation.

 

Bakou m'a vacciné contre toute dévotion à l'égard des dominants de notre société, surtout des politiques. Etbakou_1_sur_4_new j'ai toujours ressenti une espèce d'injustice devant la réussite "de carrière" de tant de gens qui faisaient si pâle figure à côté de lui, quand ils ne lui devaient pas une grande part de ce qu'ils étaient. Faire saisir qui fut Bakou à ceux qui ne l'ont pas croisé, impliquerait de mobiliser de grandes figures, celle de Mirabeau, déjà citée, ou de Danton, pour son côté crâne face à la mort. On connaît la phrase du révolutionnaire au bourreau qui s'apprête à le danton_guillotineguillotiner : "Sanson, tu montreras ma tête au peuple car elle en vaut la peine". Bakou, lui, la veille de sa mort, a lâché au médecin embarrassé qui tentait maladroitement de le réconforter : "si je comprends bien, vous m'expliquez que je vais mourir guéri"...

 

 

 

On penserait aussi à Churchill, pour le discernement dans l'adversité et la capacité d'organisation. Voire même à Doriot, pour les dérives qui peuvent guetter celui qui a été profondément blessé par le cynisme et l'hypocrisie de ceux qui n'auraient jamais dû en montrer. Mais, contrairement à ces deux-là, Bakou n'a jamais fait de mal par le pouvoir qu'il aurait pu exercer. Aucun bombardement de Dresde, aucun engagement sur le front de l'Est à lui reprocher, ni rien d'un million de fois moins grave. Bakou s'est contenté d'être notre Lucien Herr, nous poussant à l'étude et à la critique. Pourfendeur des égoïsmes :beurre "Celui-là, tu peux compter sur lui quand il besoin de toi...!"... et des petites ou grandes lâchetés. Il avait adoré la dénonciation des Poissonard crapuleux dans Au bon beurre, le roman de Jean Dutourd avec qui il devisait à la terrasse du "Nesle", rue Dauphine.

 

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Finalement, plus qu'à des politiques, on songerait davantage à des personnalités d'écrivains ou de poètes de la Renaissance, au Villon batailleur comme à celui de la "Ballade des pendus", à la truculence de Rabelais et à son "Fais ce que voudras", à la férocité d'un Brantôme, pas le courtisan mais celui des Dames galantes... Futilité que ces comparaisons...? Peut-être. Mais la richesse de sa personnalité fonctionnait comme un kaléidoscope nous faisant rebondir mentalement et intellectuellement.

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                     Villon                                                       Rabelais                      Brantôme

 

 

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Bakou m'a fait découvrir Céline, le Voyage au bout de la nuit, dont il nous lisait des passages, accoudé au comptoir de sa librairie, située sur le chemin qui menait de la sortie des amphis de Villetaneuse au café "Le Château" (aujourd'hui "Le Feeling"). J'ai lu le Voyage quand j'effectuais ma Préparation militaire supérieure, l'été 1977. Et lorsque, sortant de Coëtquidan en uniforme d'aspirant, je suis revenu voir Bakou, il ne trouva rien à redire, mêlant paradoxalement son anarchisme célinien à une admiration des meilleures traditions militaires. Je me piquais de stratégie parce que je lisais Guevarra et Clausewitz, comme tout bon militant communiste un peu gauchisant, mais Bakou était déjà un adepte des titres de l'éditeur Lavauzelle et commentait admirativement la série télévisée "Les grandes batailles" de Henri de Turenne.

 

On ne pouvait, cependant, le camper dans un engouement unilatéral. Il surprenait toujours, prenant chacun à contre-pied. Avec de belles longueurs d'avance... En 1975, dans un café arabe de la Plaine-Saint-Denis, un84307 juke-box égrène les paroles d'une berceuse kabyle ; c'est Bakou qui m'apprend qu'il s'agit de a vava inouva et qu'il est question de la peur de l'ogre par un enfant qui prie son grand-père Inouba. Le chanteur Idir ne fut connu que l'année suivante... Et ma passion pour la musique arabe, pour le Maghreb, ne s'est révélée que longtemps après. Un domaine, peut-être, a été soustrait à sa curiosité intellectuelle : la spiritualité, la fascination pour le retrait du monde. Encore qu'à sa manière, il a connu, par excès d'immersion dans les passions épicuriennes, une forme de solitude et de mystique de la douleur.

 

On ne peut maintenant parler de Bakou que par privilège de lui survivre. Mais il aurait balayé cela d'un sarcasme dévastateur, réduisant à un formalisme vaniteux et dérisoire toute tentative de résumer sa vie... ou celle d'un autre. Non par orgueil, mais par humilité. Pas une humilité chrétienne, plutôt celle d'un matérialisme nietzschéen. D'un amour des petits – qu'il alliait d'ailleurs à une connaissance démystifiante de l'aristocratie française... Car sa façon de débusquer en nous la moindre parcelle d'auto-complaisance ou de duplicité témoignait d'une authentique forme de respect... même s'il a pu aussi mortifier certains de nous par surcroît de clairvoyance sur quelques-uns de nos défauts. Mais tout cela sans rancœur, car Bakou avait dépassé l'animosité par le rire. Et il allait vite.

Je regrette de ne pas l'avoir vu ces dernières années alors qu'il restait disponible malgré son mal. Et qu'il habitait, à quelques encâblures du collège où j'exerçais, à Pantin dans un petit logement HLM qu'une ancienne amitié lui avait permis d'obtenir. De Saint-Ouen où il avait grandi, à Pantin où il repose, ce n'est pas de géographie que voyagea Bakou. L'étendue de son esprit et sa magnifique camaraderie, seules, peuplèrent son monde et celui de ses amis. Salut Bakou.

Michel Renard, 27 décembre 2005

 

 

 

michelrenard2@aol.com

  

 

 

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