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Ravachol

Guy KONOPNICKI, dit KONOP


La foule qui se présentait à l'entrée ne ressemblait en rien à l'idée que Sébastienne se faisait de ce champ de courses situé entre le bois de Boulogne et les quartiers bourgeois. Des nuées d'hommes seuls, venus de la Goutte d'Or, de la Seine-Saint-Denis, du Sentier ou de Chinatown !
- Tu la vois, ta France multicolore ! ricana Jo. C'est la France du multicolore, oui ! ceux-là, tu ne les verras pas dans tes manifs, mais quand il y a du pognon à perdre, ils sont tous là !

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Le préposé au contrôle regarda à peine leur invitation à prendre place au club des propriétaires. Il lui suffisait de voir Sébastienne pour savoir que ce couple-là ne payait pas le ticket d'entrée, celui qui comporte la mention "pesage", sans pour autant donner accès aux balances. Il y eut quelques sifflets lorsqu'ils dépassèrent la file d'attente du guichet. Jo essayait de presser le pas, regrettant d'avoir insisté pour que Sébastienne porte de jolis escarpins à talons hauts.
C'était trop tard, impossible de les éviter, les copains, hilares qui entraînaient toute une petite foule à siffler sur leur passage ! Un autre monde ! Jo confrontait rarement les femmes de sa vie avec ses camarades de courtines, de cartes et de multicolore. Belle compagnie de flambeurs, dont la plus belle figure était un ancien militant qui traînait une blessure d'histoire, parfaitement identique à celle qui ne cessait de brûler Jo. À force de propos ravageurs, il avait gagné le surnom de Ravachol et le portait avec une fierté amusée, tout en cultivant un mépris condescendant pour les anciens camarades qui rêvaient encore de poudre.
- Kaplan ! cria Ravachol. Tu pourrais tout de même présenter ton signe extérieur de richesse à tes amis !
- Je ne vous avais pas vus, bredouilla Jo, tandis que le cercle se refermait autour d'eux.
- Vous avez choisi le plus nul des anciens cocos ! lança Ravachol à Sébastienne. Comment peut-il avoir honte de vous au point de nous éviter ? J'espère, au moins, qu'il vous a parlé de son pote Ravachol ! Rav, il m'appelle Rav, d'ailleurs, moi qui suis un Gaulois pur porc ! Quasiment le seul Gaulois pur porc qui fréquente les tribunes populaires... parce que tout le reste...
- Rav, rétorqua Jo, cela veut dire rabbin et ça te va bien, tout Gaulois que tu es ! Il faut absolument que tu me fasses la morale ! Comme un vrai... rav ! Et tu vas nous faire louper la première...
- Une course de nazes, la première ! Huit partants, dont sept tas de viande qui vont se traîner derrière le fav' ! Ils peuvent lui donner la prime dès le départ... Vous n'êtes pas propriétaire, madame ?
- Je m'appelle Sébastienne... je ne suis pas propriétaire, mais nous venons voir le cheval d'un ami...
- Alfred Hirsch, répliqua aussitôt Ravachol, c'est forcément Alfred Hirsch !
- Comment le sais-tu ? s'étonna Jo.
- C'est simple ! Tous les autres proprios sont des sangs bleus et des fins de races ! Excepté Hirsch et sa sainteté l'Aghan Khan... Je ne te vois pas invité par un Khan... Si c'était un Kahn... peut-être... Donc, c'est Hirsch... Et tu sais quoi ?... Sa gonzesse mange dans la grosse gamelle des socialos, c'est dans tous les journaux... Et toi aussi, tu vas à la soupe, avec Giuseppe. C'est pour ça qu'on ne te voit plus ! Profitez-en pendant qu'elle est grasse, ça ne va pas durer !
- Rav, viens plutôt avec nous, au lieu de délirer...
- Tu es un ami, Kaplan, je ne veux pas ruiner ta réputation auprès de tous ces enfoirés nazes de socialos... ça va grouiller là-haut... Dès qu'il y a des canapés et du champagne, ils se précipitent !
- Je suis une enfoirée de socialiste ! dit sèchement Sébastienne....
- Oh, dit doucement Ravachol, vous, vous êtes la crème des gonzesses...  Vous êtes pardonnée d'avance... Mais j'attends l'invitation de Monsieur Kaplan, je vous reverrai avec beaucoup de plaisir, sans cette bande de rats !... Il sait où me joindre... Et  dites-lui  de  s'acheter  des  pompes !   Kaplan !   On reconnaît l'ancien coco à ses pompes !
- Qu'est-ce qu'elles ont, mes godasses ?
- C'est du Bata, ça ne va pas du tout avec ton costard, ta liquette et ta cravate de soie. Quand on se goinfre comme toi chez les socialos, on peut quand même se payer une bonne paire de chaussures anglaises.
Une voix tomba du haut-parleur, annonçant que les concurrents de la première se rendaient au rond de présentation. Ravachol sortit une liasse de sa poche et se faufila vers le guichet, tout en jurant, une nouvelle fois, que c'était une courses d'escrocs, taillée pour le favori.
- Ne t'inquiète pas, murmura Jo, en entraînant Sébastienne vers le cercle des propriétaires, il aime gueuler, provoquer, mais c'est l'individu le plus généreux que je connaisse !
- J'en suis certaine ! souffla Sébastienne. Il a quelque chose d'émouvant, de profondément émouvant.
- Oh ! Je sais... Les femmes sont rarement insensibles quand il fait son numéro...

Guy Konopnicki (dit Konop...), Ligne 9. roman,
Jean-Claude Gawsewitch éditeur, juillet 2005, p. 367-370.

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