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Allemands sur les routes en 1940


La guerre de mon père

Gérard VAUGON, dit BAKOU

En 2002, Bakou avait écrit ce texte sur son père, l'avait illustré
d'une couverture de L'Almanach du combattant, 1940 et avait indiqué
«Sans éditeur, interdit à la vente aux "libraires"»

 

Mon père avait de drôles d'idées. D'un naturel doux et tolérant, il en venait à hausser le ton dans les années 1960, tant la mode était à glorifier une France héroïque, résistante.

À se demander comment l'Allemand avait pu enfoncer le pays en trois semaines et se féliciter de son séjour de quatre ans dans notre pays. Aux dîners de famille s'entendaient rodomontades, exploits invérifiables. Mon père ne disait rien, il bouillait. À un moment il explosait et racontait par bribes ce qu'il avait vu, avec la foi de Saint-Thomas. Je dois vous reconstituer sa petite histoire.

Un père boucher : la vue du sang, l'odeur de la viande froide l'écoeuraient. Le voici, après le certificat d'études et une année de "complémentaires", apprenti pâtissier. À mi-mai 1940, il reçoit sa feuille de mobilisation. Les nouvelles du front sont contradictoires, il n'est pas chaud pour aller au massacre. Prudent, il prend conseil auprès de son père. Croix de guerre, médaille militaire, citations, blessures, le tout encadré dans le salon :
- "Dix-sept attaques à la baïonnette, on leur en a fait voir aux Fridolins ! ... On a vu ça en 14, la retraite de Charleroi et puis la victoire de la Marne, faut pas avoir le foie blanc... Des déserteurs, ils en ont fusillé des paquets !"

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Voilà mon père à la gare du Nord, direction Compiègne. Plus de trains, le hall est envahi de réfugiés hébétés :
- "Ils sont derrière nous...!".
Il n'est pas le seul. Les malheureux conscrits se retrouvent, valises en carton bouilli, convocation à la main. Le gendarme ne manque pas :
- "Il y a un train pour Creil, vous marcherez... un bon entraînement !"
Arrivée. La cohorte s'ébranle pour s'empêtrer dans le flot de l'exode, se heurter à des bandes de soldats épuisés, désespérés.
On alpague un officier :
- "Où qu'elle est la caserne ?"
- "Bande de cons, tirez-vous, c'est perdu...!".
Il pleure. Au loin, on entend les détonations, les avions allemands :

- "Barrons-nous !" dit un malin. Trois jours à pinces, direction Argenteuil... Comment il se fait engueuler par le Vieux...! Les jours passent, l'Alboche est à Paris.

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Il faut bien gagner sa vie, reprendre son métier. Premier contact avec le marché noir. Premières étreintesp_tain_portrait2 avec ma mère. La guerre se fait oublier. L'Ancien dit :

- "Le maréchal sait ce qu'il fait, les Teutons, il les a dans sa poche".
Le courrier comporte peu de mandats et beaucoup d'emmerdements. En 1942, ordre de réquisition pour le S.T.O.. Attention...! pas celui de Georges Marchais avec primes et salaires... O-bli-ga-toire.

Là encore, il n'est pas partant. Son père insiste :
- "Tu libères des prisonniers, si tu n'y vas pas, il y aura des représailles". En route pour Dantzig (Gdansk). On lui demande ce qu'il sait faire :
- "Pâtissier ? Vous serez soudeur !" À la fabrication de sous-marins. Un petit boulot pour celui qui vient de se taper des années d'apprentissage. Douze heures par jour, des responsables allemands polis, rien à voir avec le petit chef bien français ; des baraquements et une gamelle correcte.

Des hurlements suivaient ces quelques mots. La table s'enflammait, tous les indemnes braillaient :
- "T'as eu une perm et tu t'es planqué". C'était la pure vérité. Ce qui l'avait le plus traumatisé, c'était un petit jeu du dimanche auquel se livraient les ouvriers français : il y avait un camp de prisonniers russes, réduits à la misère totale. Sachant que tout prisonnier s'approchant des barbelés était abattu, l'amusement consistait à jeter des sardines sur les grillages...

Revenu en Gaule, son père, désespéré par l'État français, lui conseille de se cacher dans une ferme qu'il possède en Normandie. Fils du propriétaire, ça n'empêche pas la fermière de proférer :
- "Tout ça, maquisards, réfractaires, c'est la bande à Bonnot...!". On lui a dit que l'instituteur organise la Résistance. Ils se connaissent, il l'informe des forêts où se constituerait une force armée.

Départ. Arrivée dans un capharnaüm peuplé de colonels, capitaines, ornés d'uniformes et de galons fantaisistes. Le soir arrive, la bouffe est maigre, le chef remonte la troupe :
- "On va se faire quelques fermes, à manger et de l'oseille !" Mon père a vu quelques voyous bien connus dans la région, et aussi un brave type.
Leur réaction est rapide :
- "Gars Émile, on dégage !". Le lendemain, la Milice et les Allemands abattaient nos "résistants", c'est ainsi qu'ils sont inscrits sur une stèle. Retourner à la ferme, bosser comme une bête de somme, sous le regard suspicieux de la Thénardier, c'est moins dur que la pâtisserie ou Dantzig. Le taulier, il a des accès de générosité. Sa matrone le dos tourné, il lui murmure :
- "Chouille (ne lésine) pas le beurre, Mimile".

normandie_cp_couleursOn arrive en juin 1944. Deux kilomètres de chemins creux ont empêché la visite d'importuns. Les bombardements indiquent le sens des événements. Les premiers jours passés, le travail reprend. Hue, cocotte ! La charrette est pleine, retour à la grange. Le chemin est tortueux.
Surprise, à un détour, cinq chars, des auto-mitrailleuses. Sur les vareuses d'hommes écrasés de fatigue et de peur, est inscrit S.S. Gross Deutschland.
Les hommes de garde l'ont mis en joue : "C'est fini, ils vont me flinguer". Il est résigné.
Arrive un sous-off :
- "Maison, fin de route ?"
- "Ya, ya". Il le fait passer devant et ébranle la colonne. Les longs canons de 88, des Tigre, ravagent le bocage.

À la ferme, on a entendu le vacarme des moteurs.
Des Américains ? Le Prussien, le Vieux, il connaît ; la Grande Guerre, il y était. La Vieille, elle les appelle : "les bestiaux". Sur le monument aux morts, dans le village, se trouvent les noms de ses frères, cousins et autres... Les Allemands se nettoient, réparent leurs instruments de mort, rafraîchissent leurs camouflages, plaisantent.
À l'heure du dîner, les officiers s'installent dans la grande pièce avec leurs provisions, proposent de partager, s'enquièrent :
- "Avez-vous du pain ?" Émile s'est mis à la boulange, la honte pour un pâtissier.
- "Cidre, calvados ?", il y a de quoi satisfaire tout le monde. La nuit se passe sans incidents.

Le lendemain matin, les chefaillons réveillent leur petit monde. Reprise du combat, mine déconfite des bidasses. Ils s'harnachent, les moteurs ronflent. Dans un murmure, le fermier dit :
- "Ils vont nous abattre".
Celui qui doit être le chef s'adresse au sous-off qui bredouille le gaulois. Il traduit, s'adressant à la Vieille :
- "Combien d'argent, nous devoir ?"
On se regarde, la grigou lance un chiffre pour ne pas fâcher (et ne pas perdre). Le Frizou sort des billets Pétain et casque recta. Ils évacuent. Dans les minutes qui suivent, l'aviation alliée les mitraille. Mon père récupéra les pneus, l'essence, les boites à outils. Quand l'odeur des cadavres sera insupportable, on creusera.
Paris est libéré. Mon père accourt rejoindre ma mère. Pour une fois, l'amour sauve la vie. Des Américains bourrés pillent la ferme, foutent le feu.

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À ce moment, la table explosait :
- "Même que c'est vrai, c'est pas des choses à dire... les Boches qui se tiennent mieux que nos libérateurs !" Mon Dab, il disait plus rien, mais on l'aurait pas fait démorde de ce qu'il avait vu.

Le retour n'était pas facile, en pleine période de marché noir. Un réfractaire ne se fait pas embaucher aisément. Manutentionnaire à la gare des Batignolles, il travaille à l'expédition de l'essence indispensable à cette fin de guerre. Pillage des stocks, il faut faire attention, l'Amerloque fusille facilement.
Une expérience calamiteuse dans le petit commerce et retour au travail à mi-temps, quinze jours de jour, quinze jours de nuit, douze heures. Traitement thermique, le masque, les gants d'amiante, les explosions d'acide. Je l'informe que son statut de S.T.O. réfractaire lui donne les moyens de faire valoir ses droits à la retraite.

Cultivant son jardin, il décède d'une embolie un beau dimanche du mois d'août. On voulait le mettre à l'église. Je l'avais entendu vingt fois dire :
- "Je ne serai pas comme ma mère, qui passa sa vie à bouffer du curé et, se sentant mourir, survécut entourée d'enjuponnés".
J'ai pu lui éviter la messe, mais pas le maire du bled, ceinturé de son écharpe tricolore, qui se crut obligé d'y aller de son discours.
Pour un peu, mon père devenait un résistant.

BAKOU

 © Association des amis de Bakou

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