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Bakou (à droite) et Gérard Molina, en mai 1979

 

Gérard Vaugon, dit Bakou

1952-2003

 

Notre ami Bakou, de son vrai nom Gérard Vaugon, est né le 30 mai 1952 et décédé le lundi 21 juillet 2003 à l'hôpital La Pitié-Salpétrière.
Il a été enterré le vendredi 25 juillet, de 17 à 17 h 30, au cimetière de Pantin, rue des Pommiers (à proximité de la 5e Division côté mur).

À la demande de sa mère, un hommage a été prononcé par Gérard Molina.

Étaient notamment présents : Gérard Molina, Guy Konopnicki, Daniel Lefeuvre et Denise Arias, André Fontaine et Malika, Jean-Pierre Janesse (Nénesse), Dominique Larbi, Kosick, Lagrue, Claire Bolze, Denis Maresco, Jean-Marc Bédrines, Michel Brault, Yasmine Kawass, Michel Renard...

 

 

oraison prononcée par Gérard Molina,

le 25 juillet 2003 au cimetière de Pantin

 

Au nom de la famille de Gérard, qui m'a demandé de prononcer quelques paroles, je vous remercie d'être venus lui dire adieu.

Pour sa maman, si éprouvée et malheureuse aujourd'hui, pour son frère François qui l'a beaucoup assistée ces derniers mois, pour son père décédé qu'il aimait et auquel il avait récemment consacré un beau texte, pour tous ceux qui l'ont vu grandir, il était Gérard.

Mais pour tous les autres, pour nous, pour celles et ceux très nombreux qui furent ses amis au fil du temps, il était devenu définitivement Bakou. Un surnom qui lui avait été donné par mon frère, il y aura bientôt trente cinq ans, en référence à l'anarchiste Bakounine, en témoignage de son esprit de révolte d'alors et du refus de toute autorité que Gérard manifesta très tôt et de façon radicale.

Seulement, vous le savez, assez vite Bakou se révéla inclassable, exclu de tous les partis, dissident de toutes les églises, hérétique de toutes les croyances, impossible à étiqueter. Rebelle à la rébellion qui ne dénoncerait qu'un seul aspect des choses.

Il était libertaire chez les bourgeois et sarcastique avec les militants, mal embouché dans les milieux chics et provocateur avec les bien-pensants de la petite gauche satisfaite. Réfractaire à l'ordre imposé quel qu'il soit. Toujours rétif, se refusant à nager dans le sens du courant et goûtant aux extrêmes.

Faut dire qu'il était taillé pour l'abordage. Bakou avait le sens de la formule, celle qui jaillit et qui tue, le sens du propos qui décape, des paradoxes étincelants. Il renouvelait la gouaille du titi parisien qui ne s'en laisse pas conter, l'insolence de Figaro et de Gavroche pour renverser les idoles et dissiper les mirages.

De nous tous, il restait le dernier à vouloir se vacciner chaque matin contre la sottise ambiante, au prix, disons-le, de dérapages et d'excès qui heurtaient ceux qui demeurent attachés à certaines valeurs humanistes. Mais il n'aimait rien tant que dégonfler les baudruches, ridiculiser la prétention, attaquer les conformismes, démolir les petits marquis et les fausses gloires du temps. Et en ces matières, il excellait, ayant commencé tôt contre tous les Tartuffes.

Comme un illustre prédécesseur, Bakou s'était fixé un vaste programme qu'on m'excusera de clamer dans un cimetière : «Mort aux cons !».

Évidemment, étant donné le grand nombre de nécessiteux, c'était perdu d'avance, mais, avec son génie du verbe et son courage, ça valait le coup d'essayer.
Et nous avons tous tiré profit de sa lucidité politique comme de sa clairvoyance sur les gens et sur les choses. Il nous a surpris plus d'une fois, et encore récemment, par ses jugements qui voyaient loin et juste avant tout le monde.

C'est sans doute étrange, voire déplacé de le dire en ce lieu, dans ces tristes circonstances, mais ce qui distinguait Bakou du reste de ses contemporains, c'était sa prodigieuse capacité à rire de tout et de tout le monde, et, par là même, à provoquer le rire.

Aujourd'hui, nous le pleurons, mais comment ne pas rappeler que toute sa vie, il nous aura fait rire, rire aux éclats, rire à s'étouffer, rire aux larmes. Et pas une fois ou dix, mais des centaines, des milliers de fois.

Même lorsqu'il plongeait au fond des malheurs humains comme il aimait à dire, il parvenait à déclencher le rire, un rire libérateur, vengeur, méchant parfois mais toujours intelligent et jouissif. On sortait de là l'esprit et les yeux lavés, guéris des illusions consolatrices, et je crois pouvoir dire ceci : il n'est pas un de ceux, pas une de celles qui ont partagé avec lui ces moments de communion comique et bouffonne, qui ne l'ait alors aimé, souvent avec passion.

Oui, quelles qu'aient été par moment les vicissitudes de l'existence et les fâcheries plus ou moins passagères, nous avons tous éprouvé un bonheur intense à l'écouter dégommer les puissants, railler les bienséances à la mode et débusquer l'imposture.

Bien sûr, aucun d'entre nous n'aurait pu l'accompagner jusqu'au bout de ses pérégrinations, mais le morceau de chemin, petit ou grand, qu'on a fait avec lui, on ne le regrette pas, on ne le regrettera jamais. Car nous avons connu quelqu'un de très singulier, qui ne ressemblait à personne et qui s'était forgé une personnalité à part.

Alors c'est vrai, nihiliste et destructeur, tu l'as été aussi Bakou, et même autodestructeur, pourquoi le nier ? Te suivre aveuglément, cela pouvait devenir périlleux, et la plupart d'entre nous furent retenus par des réflexes de survie, des obligations de famille, des ambitions sociales, des envies de calme et de sécurité. C'est bien normal.

Mais tu étais aussi, paradoxalement, tonique et plein d'énergie, et par là, tu donnais envie de vivre, d'entreprendre ou de créer.

Vous le savez, même si Gérard e eu une existence trop brève, écourtée, il a vécu plusieurs vies toujours intensément, et il a connu des milieux très divers dans lesquels il édifia à chaque fois de nouvelles et solides amitiés dont quelques-unes sont réunies aujourd'hui.

Il y eut pêle-mêle la fac, la politique et les champs de courses, l'U.N.C.AL. et l'U.E.C., l'édition, le solde et le golf, le C.D.L.P., Villetaneuse et la rue Dauphine, Franc-Tireur et les cercles de jeux, le passage Jouffroy et Chartres, Magnard et la Bibliothèque de l'Image, Linédi et Distique ; j'en oublie, j'en passe... On dirait un inventaire à la Prévert mais à l'heure du bilan, on prend tout et on abandonne à plus malin le désir de faire le tri.

Partout où il vécut, il imprima fortement sa marque sur les lieux et sur les gens, et le temps me manquerait pour les évoquer tous.

Cependant, la grande activité professionnelle de Bakou, ce fut le livre, le livre dans toutes les acceptions du mot, puisque cela avait commencé avec les ouvriers du Livre - c'est ainsi qu'on appelle le labeur dans la presse parisienne et, comme d'autres, j'y ai travaillé des nuits entières avec lui. À la même période, il démarrait la vente des ouvrages soldés au sein des universités parisiennes. Encore avant, cela avait commencé tout simplement par la lecture, passion d'adolescent avide de comprendre le monde. Gérard avait beaucoup lu, notamment Balzac, Zola, son cher Céline et Orwell, auteurs qui contribuèrent sans doute à étayer sa vision plutôt désespérée de l'humanité.

Mais il aimait aussi lire la Bible, Marx ou Plutarque, et beaucoup d'autres ouvrages que sa mémoire pouvait convoquer à loisir. À cette culture littéraire et historique, politique et militaire, il faudrait ajouter le cinéma français, enfin, l'ancien, celui qui savait raconter des histoires et dont Bakou pouvait réciter des dialogues entiers. Ou encore la chanson populaire, de Damia à Fréhel, de Piaf à Bécaud, de Léo Ferré à Aznavour ; chansons dont il connaissait des couplets par cœur.

Cependant, le centre de son travail, ce fut la diffusion. Une fois installé avec Jean-Marc dans cette vieille rue Dauphine, vouée depuis près de trois siècles au commerce du livre, Bakou affecta de traiter celui-ci comme une vulgaire marchandise, un article qu'on échange et qu'on vend, sans égard pour le contenu des œuvres.

Comme à son habitude, il en rajouta dans la dérision et le sarcasme, mais il visait surtout le vernis et les vanités, ainsi que ce nouvel opium du peuple qu'est devenue l'animation «culturelle». Pour rien au monde, Bakou n'aurait supporté d'être assimilé à un certain milieu littéraire et éditorial qui, en paroles, sacralise le livre et pontifie sur la critique, alors qu'il est vautré dans les sordides combinaisons des réseaux d'influences, les trafics des copains et des coquins.

Gérard savait bien pourtant que le livre n'est pas un produit comme les autres. Car lorsqu'il est consommé, il ne se détruit pas, se détériore à peine et peut même prendre de la valeur, intellectuelle autant que pécuniaire. Le livre survit ainsi à ses possesseurs successifs et passe de main en main. S'il lui arrive de disparaître dans une bibliothèque, il renaîtra des années plus tard sur un étal, chez un bouquiniste ou dans une vitrine.

Bakou a traversé tous les états et statuts de l'ouvrage imprimé : le neuf, le prix réduit, le solde, l'occasion et même le pilon. Ainsi il a diffusé la drouille et l'exemplaire numéroté, le rossignol et la perle rare, le compte d'auteur et le chef d'œuvre. Et, ma foi, l'ironie veut que des milliers de gens continueront d'ouvrir et de feuilleter des livres qui auront survécu et circulé grâce à son travail.

J'ai parlé de la vie professionnelle de Gérard. Mais personne ne l'imaginait dans une administration ou derrière un bureau, fonctionnaire calculant ses points de retraite et cancanant sur ses collègues. Certes non ! À ses yeux, les entreprises devaient être des lieux de vie complets, des expériences de convivialité anarchique, des occasions de rencontres et de délires.

Il n'aurait jamais travaillé avec des pisse-froid ou des obsédés du cash-flow. Il lui fallait mélanger l'affectif et le passionnel, l'ordinateur et la rigolade, la gestion des comptes courants et le bistrot où l'on tient table ouverte. Il n'acceptait pas de perdre sa vie à la gagner sans que le gain soit aussi relationnel et festif.
Selon la conception singulière de l'ancien étudiant en sciences économiques qu'il était, il lui semblait que, de la démesure, de l'improvisation et de la confiance mutuelle devait naître la croissance du «bouclard».

Naturellement, cela ne pouvait pas toujours marcher sans coups de gueule ni tempêtes, sans exaspération parfois chez les amis qui eurent l'audace, mais aussi l'intelligence, de s'associer avec lui. Et pourtant, cela a fonctionné plus de vingt-cinq ans et s'il disparaît aujourd'hui sans fortune, Bakou aura bien vécu, en homme debout qui n'abdiquait pas sa liberté de parole.

Il est riche du souvenir qu'il nous laisse.

Nous savions tous, Bakou, que tu brûlais ta vie par tous les bouts, que la frugalité, la tempérance et l'austérité spartiate n'étaient pas ta tasse de thé. D'ailleurs, du thé, hein ! t'en buvais pas beaucoup. Chacun d'entre nous, à un moment ou à un autre, a essayé de te refréner, te ramener dans le fameux droit chemin si ça existe. Mais c'était souvent hypocrite, car on a tous profité de ta générosité, des instants de grâce autour d'une bonne table, des soirées passées à t'écouter refaire le monde et divaguer sur les choses, à célébrer l'amitié en levant des verres pleins de liquide aux chatoyantes couleurs.

Il est vrai que personne autant que Bakou n'a fait sentir la vérité du mot de l'écrivain Scott Fitzgerald : «Toute vie est bien entendu un processus de destruction».

Et nous, qui avons été plus prudents, plus ternes ou plus conformes, nous lui survivons certes, mais il n'y a pas de quoi se pousser du col, pas de quoi se vanter, comme il aimait à dire. Les entreprises humaines sont presque toujours vouées à la poussière et à l'oubli. Carpe diem, cueille le jour, et tu savais magnifiquement les moissonner, Bakou !

Gérard accepta lucidement le propos terrible de Blaise Pascal : «Le dernier acte est sanglant quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête et en voilà pour l'éternité». Mais au moins, toi, tu assumais tes choix, tu ne t'es pas raconté d'histoires et lorsque les maladies t'ont assailli cruellement, tu as fait face avec dignité et courage, André, ton médecin et ami, peut en témoigner.

Voilà, Madame Vaugon, François, l'évocation trop brève d'un Gérard sans doute un peu différent de celui que vous connaissez, mais c'était notre Bakou et, soyez-en sûrs, son humour et son intelligence vont nous manquer.

Nous ne sommes pas prêts de l'oublier car il a été une part de notre jeunesse à tous. Chacun de ceux, chacune de celles qui l'ont connu pourrait ajouter mille commentaires, anecdotes ou souvenirs, corriger ou compléter ce que, maladroitement, j'ai essayé de rappeler.

Permettez-moi d'associer à ce témoignage tous les amis des bons, des très bons jours, et aussi, parfois, des moins bons.

Je pense à Yasmine, à Claire, à Isabelle, à Danielle, à Marie, à Sylvette, à Françoise, à Fanny, à Christine, à Véro, à Marie-Ange, à Joëlle, à Malika, à Micheline...

Je pense aussi bien sûr à Dominique, à André, à Christian, aux deux Daniel, à Jean-Marc, à Guy, à Jean-Luc, aux deux Michel, à Denis, à René, à Jean-Pierre, à Gilbert, à Jean-Charles, à Philippe, à Jean, à Dov, à François, à Roland...

Plus tous ceux dont j'oublie de citer le prénom et qui voudront bien me pardonner, car Gérard a su fédérer autour de lui tant et tant d'amitiés.

Pour un dernier salut à Bakou, pour un ultime adieu à Gérard, je vous propose à mon tour d'observer un moment de silence et de nous recueillir.

Que ceux qui croient au ciel prient pour lui et que les autres aient une pensée fraternelle.

Gérard Molina

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mai 1979


 

«Toute vie est bien entendu un processus de destruction»

Scott Fitzgerald

 

C'est étrange, à chaque relecture de cet hommage, je suis frappé de l'incroyable justesse de la phrase de Scott Fitzgerald appliquée à Bakou. Et il me revient un souvenir qui établit un autre lien avec l'auteur de Gatsby le magnifique. C'était à Enghien, je crois. En 1977. Nous étions allés quelques copains de l'UEC (Union des étudiants communistes) de Villetaneuse et Bakou voir le film d'Elia Kazan, Le Dernier Nabab, tiré justement du roman de Fitzgerald. À la caissière qui lui demandait si, lui aussi, il bénéficiait du tarif étudiant, il répliqua : "ehh...! n'étant pas nabab moi-même..."

Michel Renard

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2070380912.08.lzzzzzzzScott Fitzgerald : «Toute vie est bien entendu un processus de destruction» : Jean-Marie Rouart sur Scott Fitzgerald

 

 

 

sur Francis Scott Fitgerald :
lafrusta.homestead

fitzgerald

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
F. Scott Fitzgerald



michelrenard2@aol.com